Carnet de terrain · Réflexion

Google perd le clic, il récupère le panier.

Le 15 octobre, Google a lancé Universal Cart aux États-Unis. Sur le papier, c'est un panier. En réalité, c'est peut-être un changement de métier. Ce qui vient de se passer, pourquoi maintenant, et ce qui pourrait suivre.

Christophe Solczynski, consultant GEO · 21 octobre 2026 · 13 min de lecture

L'essentiel

Avec les AI Overviews, Google a sacrifié une partie de ses propres clics pour ne pas perdre ses utilisateurs. Puis ChatGPT a commencé à attirer des annonceurs. Universal Cart arrive dans ce contexte : un panier qui garde l'acheteur chez Google jusqu'au moment de payer. C'est gratuit aujourd'hui. L'hypothèse défendue ici : la facture viendra plus tard, et sa forme la plus intéressante n'est pas une commission, c'est une publicité glissée dans la sélection de l'agent. Une hypothèse qui, en Europe, risque de se heurter aux règles sur la concurrence et la publicité.

Chaque partie est marquée : Fait ce qui est annoncé ou mesuré, Lecture mon interprétation, Hypothèse ce qui pourrait arriver.

1. Ce qui vient de se passer

Fait

Universal Cart, c'est un panier unique dans Google Search (AI Mode compris) et dans l'application Gemini. Tu y ranges des produits de plusieurs enseignes. Google te prévient quand un prix baisse et applique les codes promo disponibles.

Ensuite, deux chemins coexistent dans le même panier : soit tu paies directement dans Google avec Google Pay, soit tu transfères tes articles dans le panier du marchand pour finir l'achat sur son site. Dans les deux cas, le marchand reste le vendeur officiel : c'est lui qui envoie la confirmation et qui gère le service client.

Derrière, il y a l'UCP, le Universal Commerce Protocol, présenté en janvier. Ce n'est pas un outil fermé de Google : c'est un protocole ouvert, publié sous licence libre et développé avec Shopify, Etsy, Wayfair, Target et Walmart. C'est le langage commun qui permet à un agent IA de passer commande chez un marchand.

Côté marchand, l'accès se fait par un espace dédié dans Merchant Center, ouvert progressivement aux États-Unis depuis le 6 octobre. Le marchand implémente le protocole, choisit ce qu'il propose (transfert de panier, paiement chez Google), dépose une demande, puis attend d'être sélectionné. Les critères de sélection ne sont pas publics. Les marchands Shopify, eux, ont été branchés par défaut au paiement direct en septembre.

Le suivi reste flou : d'après la documentation technique, rien ne remonte au marchand quand un produit est ajouté au panier. Le premier signal qu'il reçoit arrive au moment où l'acheteur transfère son panier.

Présenté le 19 mai à la Google I/O pour Search, Gemini, YouTube et Gmail, Universal Cart n'arrive pour l'instant que sur les deux premiers, avec quelques mois de retard sur le « cet été » annoncé. Le Canada et l'Australie sont prévus pour 2027. Aucune date pour l'Europe.

Et aucune commission annoncée. Pour l'instant, c'est gratuit.

2. Pourquoi maintenant

Lecture

Les dates sont des faits. Le lien entre elles est ma lecture. Universal Cart arrive dans un calendrier où Google a encaissé deux coups successifs.

  1. Nov. 2022OpenAIChatGPT arrive. Des millions de gens posent leurs questions ailleurs que sur Google.
  2. Mai 2024GoogleAI Overviews aux États-Unis. Google répond lui-même, en haut de ses résultats.
  3. Janv. 2026GoogleL'UCP est présenté. Le protocole ouvert qui permet à un agent d'acheter.
  4. Janv. 2026OpenAILa pub dans ChatGPT est annoncée, en test aux États-Unis. 100 millions de dollars de revenus annuels en six semaines.
  5. Mai 2026OpenAIGestionnaire de publicités en libre-service. N'importe quel annonceur peut acheter.
  6. 19 mai 2026GoogleUniversal Cart est présenté à la Google I/O, annoncé pour l'été.
  7. 22 juil. 2026GoogleAI Overviews en France.
  8. 23 juil. 2026EuropeAmende DMA de 460 millions d'euros pour auto-préférence dans Google Search.
  9. 24 août 2026OpenAILa pub ChatGPT arrive en France et en Europe.
  10. 15 oct. 2026GoogleUniversal Cart est lancé dans Search et Gemini, aux États-Unis.
● bleu : Google● jaune : OpenAI● gris : Europe

Le premier coup, c'est ChatGPT fin 2022. Pour la première fois, des millions de gens prennent l'habitude de poser leurs questions ailleurs que sur Google. Pour ne pas les perdre, Google met des réponses générées en haut de ses propres résultats : ce sont les AI Overviews, lancés aux États-Unis en mai 2024. Il garde ses utilisateurs, mais il le paie.

Taux de clic sur les annonces, requêtes avec AI Overview (États-Unis)
19,7 %
6,3 %
Juin 2024Sept. 2025
−68 %

En quinze mois, sur les requêtes où Google répond lui-même, ses propres annonces se cliquent beaucoup moins. En France, dans les jours qui ont suivi l'arrivée des AI Overviews, les sites les plus exposés ont perdu 23 % de taux de clic.

Sources : Seer Interactive (annonces payantes, États-Unis, juin 2024 à septembre 2025) ; Ahrefs (963 domaines français, sites dont plus de 20 % des requêtes affichent un AI Overview).

Le deuxième coup se joue en 2026. ChatGPT ne prend plus seulement des utilisateurs à Google : il commence à attirer des annonceurs. La pub arrive dans ses réponses en janvier, en test aux États-Unis. Six semaines plus tard, elle dépasse les 100 millions de dollars de revenus annuels, avec environ 600 annonceurs. En mai, OpenAI ouvre l'achat en libre-service. Et ChatGPT sait déjà faire acheter directement dans la conversation.

Perdre des clics, Google pouvait l'encaisser. Voir ses annonceurs découvrir un autre endroit où toucher l'acheteur au moment où il décide, c'est une autre affaire.

Universal Cart est présenté à la Google I/O le 19 mai, au moment où la pub ChatGPT monte en puissance. Google ne cherche plus seulement à garder l'utilisateur sur sa page. Il se place sur l'acte d'achat, là où le budget des annonceurs se décide.

Rien ne prouve que l'un a provoqué l'autre. Mais le calendrier parle.

3. Gratuit, pour l'instant

Hypothèse

Rien n'est payant aujourd'hui. Mais un comptoir gratuit, on connaît : c'est Booking à ses débuts. On remplit d'abord, on facture ensuite. Voici les formes que ça pourrait prendre. Ce sont des hypothèses, pas des annonces.

Hypothèse 1L'abonnement

Payer pour être branché au panier, ou pour des options comme la mise en avant.

Hypothèse 2La commission

Un petit pourcentage sur chaque vente, de l'ordre de 0,5 %. Indolore à l'unité, énorme à l'échelle de Google.

Hypothèse 3Le mélange

Un peu des deux. Sans doute le plus probable.

Hypothèse 4La pub pour l'agent

Une consigne payée, lue par l'agent plus que par l'humain. La plus intéressante.

4. La pub que tu ne verras pas

Hypothèse

Un agent qui achète pour toi ne te montre pas dix liens. Il fait le tri et te propose deux ou trois options. Ceux qui utilisent déjà un agent pour réserver une table ou commander une paire de chaussures le savent : on ne choisit plus parmi tout, on choisit parmi ce que l'agent a retenu.

Ce que tu voyais

→

Ce que l'agent te propose

Option A payée ?
Option B
Option C
Dix résultats à parcourir d'un côté, deux ou trois choix de l'autre. Toute la bataille se joue dans la petite sélection. Illustration, pas une mesure.

Si cette sélection devient l'endroit où tout se joue, c'est là que la publicité a le plus de chances de se loger un jour. Pas forcément sous forme de bannière, mais de consigne : une mise en avant que l'agent prend en compte avant même que tu voies le résultat. « Va d'abord voir chez X, Y et Z. » L'enseigne qui paie le plus sur une requête serait celle que l'agent consulte en premier.

Rien de tel n'est annoncé. Mais Google Ads fait vivre Google, et un agent sans aucune forme de publicité, ce serait un Google qui renonce à son propre marché. La question n'est donc sans doute pas de savoir s'il mettra de la pub dans ses agents, mais comment il le fera sans perdre la confiance de celui qui lui a confié sa carte bancaire.

Google a passé vingt ans à vendre des clics. Il s'apprête peut-être à vendre leur absence.

Plus précisément : le panier ne supprime pas les annonces, il crée une nouvelle surface, la sélection, qui peut devenir monétisable à son tour.

5. Ce que ça fait aux comparateurs

Hypothèse

Aujourd'hui, pour exister dans une réponse d'IA, il faut souvent exister dans les comparatifs, les « dix meilleurs », les classements que les IA lisent et recopient. Et beaucoup de ces classements se paient. Être bien placé dans les sources, c'est encore trop souvent une question de budget.

Si l'agent achète lui-même, à quoi sert encore le comparateur ? Il ne disparaît pas forcément : l'agent continuera sans doute à lire des avis et des tests pour faire son tri. Mais il ne capte plus le moment de la décision. Ce moment-là passe chez l'agent.

Mon hypothèse : le « payer pour être en haut de la liste » ne disparaît pas, il change d'adresse. Il quitte le comparateur pour s'installer dans la sélection de l'agent. Et cette fois, c'est la plateforme qui encaisse, pas l'éditeur du classement.

6. Tout le monde veut le comptoir

Lecture

Google n'est pas seul sur ce terrain. OpenAI fait acheter dans ChatGPT depuis l'automne 2025, avec son propre protocole. Et les autres avancent par d'autres portes. Le matin même où j'écrivais ces lignes, Meta AI m'a envoyé, sans que je lui demande rien, un plan complet pour « trouver ses dix premiers clients » quand on lance un commerce. En me situant au passage à Perpignan, à 300 kilomètres de chez moi.

C'est anecdotique, mais ça dit quelque chose. Chaque plateforme veut devenir l'endroit où se décide l'achat, côté acheteur avec ses agents, et côté vendeur avec ses conseils. Celui qui tient les deux bouts tient le comptoir.

Et pour une entreprise, ça pose une question très concrète : faudra-t-il être branchée à chaque comptoir, avec un protocole, un catalogue et des règles différentes à chaque fois ?

7. L'Europe ne jouera pas avec les mêmes règles

Fait

Le 23 juillet 2026, la Commission européenne a infligé à Google 460 millions d'euros d'amende au titre du règlement sur les marchés numériques (DMA). Motif : Google Search mettait ses propres services, dont le shopping, les hôtels, les transports et le sport, au-dessus de ceux des autres. Google avait 60 jours pour se mettre en conformité. Et la Commission précise que les discussions continuent sur la façon dont ces règles s'appliquent à AI Overviews et AI Mode.

À côté, le règlement sur les services numériques (DSA) impose aux grandes plateformes que chaque publicité soit clairement identifiable comme telle, avec le nom de celui qui l'a payée.

Hypothèse

La question devient donc très simple : un panier où Google contrôle la sélection des marchands, avec des critères qui ne sont pas publics, peut-il arriver tel quel en Europe, quelques mois après cette amende ? Et une mise en avant payée glissée dans le choix d'un agent, est-ce une publicité au sens du DSA ? Personne ne l'a encore tranché.

On peut parier que le jour où Universal Cart arrivera en Europe, il n'arrivera pas avec exactement le même modèle. Ça explique peut-être, en partie, pourquoi aucune date n'est donnée.

Les États-Unis vont tester le modèle. L'Europe va tester ses limites.

8. Deux mondes qui ne se croisent pas

Lecture

Un détail rend tout ça plus subtil. Aujourd'hui, les annonces Google et les réponses des autres IA sont deux mondes séparés. Quelqu'un qui cherche sur ChatGPT ne croise jamais une annonce Google. Une promo qui n'existe que dans une annonce ne sera donc pas reprise par ChatGPT.

À l'inverse, une fausse promo affichée sur un site, avec un prix barré gonflé, a toutes les chances d'être répétée par une IA qui ne vérifie pas l'historique des prix. L'IA ne vérifie pas, elle répète.

Le panier de Google, lui, surveille les prix. Sur ce point, Google a un temps d'avance. Mais ça veut aussi dire que les règles du jeu ne seront pas les mêmes d'un assistant à l'autre.

9. Ce que ça change pour toi

Lecture

Si tu vends quelque chose, la question n'est plus seulement « est-ce que l'IA parle de moi ? ». Elle devient « est-ce que l'agent peut acheter chez moi ? ».

Un catalogue absent, des prix pas à jour, un stock invisible : tu n'es pas mal classé, tu n'existes pas dans la vente.

Pour l'instant, ça concerne les États-Unis et des marchands sélectionnés. Mais le temps d'avance, c'est maintenant qu'on le prend, tant que c'est gratuit.

10. Ce qu'on va surveiller

Ces hypothèses ne valent que si on les confronte aux faits. Voici les signaux qui diront dans quel sens ça bascule.

1

Le premier tarif dans Merchant Center. Abonnement, commission ou option de mise en avant : la forme qu'il prendra dira quelle hypothèse gagne.

2

Un libellé « sponsorisé » dans la sélection d'un agent. Le jour où il apparaît, la pub pour agents existe officiellement.

3

Une date pour l'Europe, et ses conditions. Si le modèle européen diffère du modèle américain, le DMA et le DSA auront joué.

4

Les comparateurs qui se branchent aux agents. S'ils deviennent des fournisseurs d'agents plutôt que des sites à visiter, l'idée de la partie 5 se confirme.

Et les questions que je n'arrive pas à trancher :

On garde ces questions ouvertes, et on les nourrira au fil des tests dans le registre des questions ouvertes.

Méthode et sources

Les faits (dates, fonctionnement d'Universal Cart, conditions pour les marchands, chiffres de taux de clic et de revenus publicitaires, amende DMA) viennent des sources ci-dessous, consultées les 20 et 21 octobre 2026. Les formes de monétisation, la publicité destinée aux agents, le déplacement du modèle des comparateurs et l'effet des règles européennes sont des hypothèses, marquées comme telles. Le lien entre la montée de la publicité dans ChatGPT et l'arrivée d'Universal Cart est une lecture du calendrier, pas un fait établi. Le chiffre français d'Ahrefs compare les 28 jours avant et les 9 jours après le 22 juillet 2026, sur les sites les plus exposés.

À lire aussi : Des bulles différentes, les mêmes noms, sur la façon dont les IA finissent par recommander les mêmes marques. Et si un mot te bloque, le glossaire de l'IA l'explique simplement.

Christophe Solczynski
Christophe Solczynski

Consultant GEO et cofondateur de Happia, la plateforme qui mesure ce que les IA disent des entreprises. J'accompagne les entreprises qui veulent maîtriser leur présence dans les réponses de ChatGPT, Gemini, Claude et Mistral, et je forme leurs équipes.

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Membre deCannes Is Up, French Tech Côte d'Azur